Chantre de la Cathédrale copte, diacre du pape Chénouda III et professeur des mélodies coptes à la faculté ecclésiastique de Kyrollos VI, le maître Ibrahim Ayad fête toutes les cérémonies coptes et égyptiennes par des prières et des hymnes sacrés.
Le chant de l’amour divin
La veille du 7 janvier est son rendez-vous annuel, où il retrouve tous les chrétiens dans un rituel sacré. A la Cathédrale, sur les chaînes satellites et les ondes de radio, sa voix s’élève et se propage, récitant l’évangile, les hymnes coptes et arabes, fêtant le Noël orthodoxe. Maître Ibrahim Ayad, le plus grand chantre de l’Eglise copte, diacre du pape Chénouda III et professeur de mélodies coptes à la faculté ecclésiastique de Kyrollos VI, est toujours présent dans les messes en tenue ecclésiastique et allure familière. Durant les derniers jours du carême, et pendant ses cours réguliers, il fut surpris par une petite fête en classe organisée par ses disciples. « On a célébré mon anniversaire et chanté les hymnes qu’on chante au pape Chénouda III en arabe et en copte », dit-il avec émotion. Les voix des disciples s’élèvent en chantant et vont droit au cœur du maître Ayad. Un homme aimé et apprécié de son entourage. « Dieu est amour », lance-t-il. Et d’ajouter : « Le peuple égyptien se réunit aussi par amour ». Il ne s’agit pas de slogans que Ayad répète. Au contraire, pour lui, ce sont des vérités bien claires qui font partie de ses croyances et de sa doctrine religieuse.
Pour lui, la révolution a été menée par « les jeunes les plus purs d’Egypte ». Les problèmes actuels de violence, les attaques de Maspero, les incidents de la rue Mohamad Mahmoud et ceux de Qasr Al-Aïni, les combats séparant les forces politiques et le Conseil militaire et les tentatives de conflits sectaires ne vont pas affecter la solidarité du peuple. « Il ne faut pas oublier que faire de la politique n’est pas le propre de l’armée. Cette période critique que nous vivons s’achèvera bientôt. Le choix d’Al-Ganzouri en tant que premier ministre est dû à son expérience. Le fait qu’il accepte est un vrai défi pour lui, surtout que la situation s’aggrave de plus en plus. Mais, moi, comme d’autres prêtres et citoyens, j’ai un espoir en l’avenir. Je crois que l’Egypte sera toujours protégée ». Une simple intuition ? Peut-être. Il cite d’ailleurs un extrait de l’évangile : « Bénie soit l’Egypte, mon peuple » et signale: « Les Egyptiens, musulmans et chrétiens, sont proches de leurs religions et aiment leur pays. En temps de crise, on s’unit pour retrouver notre force. Avec amour, tout est faisable ». Un esprit de tolérance, de paix, de solidarité. Ayad ne le nie pas. Il est convaincu que les musulmans et les chrétiens de ce pays ne font qu’un. « Beaucoup de mes voisins sont musulmans. Ils viennent me voir en disant : tu es responsable de nous. Tu dois t’occuper des problèmes de l’immeuble. Ils ont une grande confiance en moi », explique Ayad en souriant.
Il se concentre pour un moment, fouille dans sa mémoire et reprend : « En effectuant mon service militaire dans les années 1970, je me rappelle que le sergent m’appelait souvent pour écouter les hymnes coptes. Il me disait : chantez quelque chose de votre répertoire. Il était musulman, mais éprouvait une grande joie en écoutant ma voix et mes hymnes. Tout le monde était content ».
Un moment de silence règne, Ayad a l’air d’être ailleurs, d’opérer un voyage très très loin … Un grand sourire se dessine sur ses lèvres et il dit avec fierté : « Je remercie le Bon Dieu d’avoir effectué mon service militaire. J’ai participé aussi à la guerre de 1973 ». Une gloire, certes. « J’ai eu la chance de rendre service à mon pays, ainsi que mon grand frère et mes deux fils. C’est important. Je me rappelle que pendant les années 1960, mon père avait un chagrin. Mon frère aîné était sur le champ de bataille, assiégé par les ennemis. On passait des heures et des jours à s’enquérir de ses nouvelles ». Le fait d’avoir remporté un laurier, quelques années plus tard, fut un vrai soulagement pour Ayad.
Depuis sa tendre enfance, Ibrahim Ayad éprouve une grande passion pour le chant religieux et les hymnes coptes. Sans avoir une grande ambition à mener une carrière de chantre, il s’est lancé dans le monde des mélodies coptes juste pour le découvrir. « Mon père était un homme ordinaire. Mais il tenait à nous accompagner régulièrement à l’église. C’est ainsi que j’ai découvert le monde des mélodies coptes. Par curiosité, j’ai voulu tout apprendre et maîtriser. Je ne cherchais ni à faire partie du clergé ni à suivre une étude universitaire commune. Je me suis retrouvé uniquement dans le chant », raconte-t-il.
Epris par la musique religieuse, Ayad a étudié à l’Institut des mélodies coptes à Béni-Soueif, avant de se rendre à la Cathédrale copte du Caire. « Mes amis à l’institut ont constaté ma passion et mon amour pour le chant. Un ami à l’institut m’a encouragé à aller poursuivre des études musicales au Caire. Je me suis rendu alors à la Cathédrale, mais vu mon jeune âge, les prêtres ne voulaient pas m’accepter. Le pape Chénouda III, à l’époque le bishop Chénouda, m’a soutenu et a dit aux évêques : laissez-le apprendre ».
Le professeur Ragheb Mouftah (spécialiste de musique copte) a encouragé le jeune Ayad à poursuivre ses études et lui a donné aussi l’occasion d’apprendre à d’autres jeunes à chanter et à prier. « Mouftah était mon parrain pendant plus de 12 ans », dit-il avec une grande gratitude. Le jeune disciple réussit à briller dans le chant et l’interprétation vocale des hymnes coptes et traditionnels de l’Eglise. « Le monde des mélodies coptes est une mer très profonde. Même après une trentaine d’années, je continue à découvrir ses mystères et à apprendre ses secrets », souligne le diacre.
Pour lui, la genèse des hymnes coptes réside en ses origines et sources pharaoniques. Le chant et la musique s’inspirent des traditions et rituels de l’Egypte ancienne, gardant les mêmes mesures et rythmes ancestraux. « Le fait de préserver les rythmes et mesures du passé est primordial. La musique copte est basée sur l’interprétation vocale. Parfois, pour les cérémonies importantes, on a recours à des instruments comme le nay, le luth ou le triangle. Des instruments qu’on utilise en respectant les rythmes d’antan. D’ailleurs, l’évolution s’effectue au niveau des paroles. On peut attribuer des paroles modernes ou contemporaines à des airs ancestraux », un travail que Ayad maîtrise parfaitement bien, créant un lien étroit entre passé et présent.
Durant la 4e édition du festival international Samaa pour le chant soufi et la musique spirituelle, tenu durant le dernier Ramadan au palais d’Al-Ghouri, maître Ibrahim Ayad a reçu un hommage pour l’ensemble de son œuvre. « C’était la clôture du festival. J’étais vraiment ému par l’audience présente. Beaucoup de personnes sont venues me saluer. Je n’imaginais pas que j’étais aussi connu », dit-il modestement.
« Les troupes de musique religieuse, venues des quatre coins du monde, m’ont impressionné … le fait d’unifier prières et musiques religieuses témoigne que l’essence de toutes les religions est toujours la même. La fusion entre elles et l’harmonie qui en résulte révèlent un art particulier que le directeur du festival, Intissar Abdel-Fattah, tâche de faire exister. Ce genre de concert accentue l’harmonie et l’amour entre chrétiens et musulmans. De nouveau, tout le monde s’unit par amour », souligne Ayad.
Il a reçu d’ailleurs un certificat d’honneur, avec son nom et sa photo dessus, ainsi que ceux du maître des louanges musulmanes, cheikh Ali Mahmoud (1878-1946), l’autre honoré du festival. « J’ai découvert l’art du cheikh Ali Mahmoud à travers des enregistrements audio et des archives électroniques. Sa voix m’a profondément touché ».
La récitation de l’Evangile, les cantiques coptes et arabes, les sermons, etc. Tout est bien enregistré par la voix d’Ibrahim Ayad. Son propre site : www. Ibrahim-Ayad.com ne renferme ni de CV ni de détails personnels. Il est juste consacré aux hymnes enregistrés tout au long de sa carrière. Un service gratuit au profit des amateurs de cette musique religieuse. La voix de Ayad se mêle à celle de son fils Antoine, lui aussi diacre et leader de chorale copte ; c’est un informaticien et propriétaire d’une agence publicitaire.
« Antoine, lui aussi, s’est épris du monde des mélodies coptes. Je me rappelle bien qu’à la maison, il s’introduisait dans mon bureau, allumait le magnétophone, mettait un casque sur les oreilles et passait son temps à écouter de la musique et du chant religieux, sans se lasser », évoque Ayad. Tel père, tel fils. Mais en fait, Ibrahim Ayad a dû révéler à ses enfants (Antoine, Mariam et Mina) l’importance d’avoir une carrière parallèle au chant religieux. « C’était mon rôle en tant que père. Il fallait leur montrer les choix à faire dans la vie ».
Quant à lui, il se contente de donner des cours de chant, à la Cathédrale et à l’Institut des mélodies de Choubra, à Alexandrie, en Haute-Egypte, etc. Il répond aux invitations des fidèles lui demandant d’animer des mariages ou d’autres cérémonies. « Le pape Chénouda III m’a dit le jour de mon engagement à l’Eglise : ton service est pour tout le monde ». En effet, partager avec autrui les maux et joies de la vie constitue la principale préoccupation de Ayad. Il sert les gens, le pape et Dieu. Chante l’amour spirituel. Et prie pour l’Egypte.
(via Ahram Hebdo)